Enlèvement d’enfants : condamnation en Argentine et impunité du franquisme en Espagne

Traduction de l’article de Fèlix Martínez paru sur eldiario.es.

La condamnation à 50 ans de prison du dictateur argentin Jorge Rafael Videla pour le programme d’enlèvement des enfants des dissidentes politiques, qui étaient torturées ou assassinées à l’École supérieure de Mécanique de l’Armée (ESMA) durant la dictature militaire entre 1976 et 1983, démontre à nouveau l’existence en Espagne d’un pacte pour que les crimes contre l’humanité commis sous le franquisme restent impunis.

Jorge Rafael Videla

Entre le coup d’État du général Francisco Franco en 1936 et la fin de la dictature à sa mort en 1975, plus de 30 000 enfants ont été enlevés aux prisonnières politiques, pour les mêmes raisons et avec les mêmes techniques que celles utilisées par la junte militaire argentine.

Mais tandis qu’en Argentine, l’abrogation des lois du Point final par le précédent président Néstor Kirchner, aujourd’hui décédé, a permis de juger les responsables de crimes contre l’humanité durant la dictature, en Espagne, où le programme de disparition d’enfants a survécu à Franco, et s’est même prolongé jusque dans les années quatre-vingt-dix, le pacte pour occulter ces crimes et ne pas poursuivre les responsables est toujours en vigueur.

La seule tentative pour poursuivre les crimes du franquisme qui a été faite en Espagne, celle de l’ancien juge de l’Audience nationale Baltasar Garzón, a conduit à sa suspension, alors même qu’il avait déjà abandonné l’affaire en raison des pressions du ministère public et du gouvernement, suite à une plainte déposée par le groupe d’extrême droite Manos Limpias. Garzón n’exercera plus puisque, alors qu’il était suspendu à cause de l’affaire sur le franquisme, il a été condamné à une interdiction définitive d’exercer pour ce que le Tribunal suprême a jugé comme une atteinte aux droits fondamentaux pendant l’instruction de l’affaire Gürtel. Quelques jours après cette condamnation, l’accusation contre Garzón pour avoir poursuivi les crimes du franquisme était classée. Mais le magistrat avait déjà payé le prix pour avoir essayé d’envoyer sur le banc des accusés les responsables des crimes contre l’humanité commis pendant la dictature.

Le 26 juin dernier, tout le monde a pu voir en direct à la télévision la lecture publique du jugement de la Cour suprême argentine qui a condamné Videla à 50 ans de prison pour l’enlèvement d’enfants. Il purgeait déjà une peine de prison à perpétuité pour les autres crimes commis durant la dernière dictature.

Videla a assisté impassible à la lecture de la sentence. Un autre des accusés, Reynaldo Bignone, qui a également dirigé la junte militaire, s’est évanoui en entendant la présidente du tribunal le déclarer coupable lui aussi.

Ce dernier n’a été condamné qu’à 15 ans de prison car le nombre d’enfants enlevés était beaucoup moins important que celui attribué à Videla, auquel on a pu en imputer 34 seulement. La lecture du jugement contre Videla par la magistrate a provoqué une explosion de joie générale, tant dans la salle que dans les rues de Buenos Aires. La sentence a été reçue comme une reconnaissance et une réparation pour les victimes, en particulier par les Mères et, surtout, les Grands-mères de la Place de Mai.

Le cas espagnol, celui des enfants volés du franquisme, est un épisode pratiquement inconnu jusqu’en 2000. Cette année-là, la chaîne publique catalane TV3 a diffusé dans le magazine 30 minuts un documentaire intitulé Els nens perduts del franquisme (Les enfants perdus du franquisme), réalisé par les journalistes Ricard Belis et Montse Armengou et l’historien Ricard Vinyes.

Le documentaire a par la suite donné un livre, Les enfants perdus du franquisme (1), comprenant le travail d’enquête et la documentation qui prouvaient les thèses de Vinyes : le franquisme avait dès le début élaboré un plan systématique d’extermination des marxistes, qu’il considérait comme des êtres inférieurs, lequel ne se limita pas à la guerre et perdura tout au long de la dictature.

Le concepteur de cette atrocité fut le psychiatre militaire Antonio Vallejo-Nájera, un philo-nazi convaincu de la nécessité d’exterminer la « sous-espèce » que formaient les « rouges ». Son fort ascendant sur Franco lui permit de mettre son plan à exécution après avoir été nommé chef des Services de Psychiatrie de l’Armée.

En 1938, Vallejo-Nájera avait dirigé une étude sur les prisonniers de guerre républicains pour déterminer quelle malformation conduisait au marxisme. D’après les recherches de Vinyes, le plan a été en vigueur durant toute la dictature, bien que Vallejo-Nájera soit mort en 1960. Et il a même survécu à Franco même si, après les premières années de la Transition, son but était seulement économique.

Le travail fondamental de Belis et Armengou dans le documentaire a été de recueillir le témoignage de femmes encore vivantes qui avaient été victimes du plan de Vallejo-Nájera. Ils y sont parvenus en retrouvant plusieurs femmes dont les nouveau-nés avaient été enlevés avec la complicité de la Phalange et de l’Église catholique, lesquelles ont jusqu’à présent systématiquement refusé de délivrer l’information qu’elles possèdent à ce sujet dans leurs archives. Le résultat est une suite de témoignages déchirants.

Les témoignages contenus dans le documentaire ont eu un tel impact que le juge Garzón a abondamment cité le livre Les enfants perdus du franquisme dans l’arrêt dans lequel il a rejeté les allégations de certains défenseurs et du ministère public contre sa décision d’enquêter sur toutes les affaires de détention illégale de nouveau-nés sous le franquisme, avec la complicité de l’Église catholique et de la Phalange.

L’arrêt de Garzón est tout récent puisqu’il date du 11 novembre 2008. Dans ce long document de 152 pages, il déclare que même si les présumés coupables sont décédés, il convient d’enquêter non seulement pour déterminer qui a collaboré, à quel degré et si quelqu’un est encore vivant, mais aussi pour récupérer l’information retenue par la Phalange et l’Église et ainsi pouvoir réparer partiellement le mal fait aux victimes.

Ricard Vinyes lui-même – qui a ensuite publié un essai intitulé Irredentas sur l’enlèvement d’enfants, lui aussi abondamment cité par Garzón dans son arrêt du 18 novembre 2008 – a été un des plus enthousiastes défenseurs de la tentative de l’ex-magistrat d’éclaircir cette sinistre conspiration par la voie judiciaire.

Finalement, les pressions sont devenues insupportables pour Garzón qui a été contraint d’abandonner l’affaire, même s’il l’a transmise aux juges ordinaires des différentes villes où les délits auraient eu lieu. Malgré son abandon, les pouvoirs factuels qui étaient derrière les pressions pour qu’il abandonne l’affaire, et qui comprennent la majorité du parlement espagnol, ont décidé que le magistrat ne pouvait rester impuni.

Il a été suspendu à cause de cette affaire, mais c’est pour une autre moins honteuse sur le plan international, bien que tout aussi scandaleuse, qu’il a été condamné. Le juge qui a initié l’affaire Gürtel de corruption généralisée dans les administrations contrôlées par le PP, principalement les Communautés de Madrid et de Valence, a été condamné bien avant les accusés, contre lesquels il existe des indices plus que probants.

Cependant, les représailles contre Garzón semblent avoir eu l’effet contraire à celui recherché. Tout d’abord, les essais et les enquêtes historiques bien documentées sur l’enlèvement de bébés des prisonnières politiques du franquisme ont proliféré. Jusqu’à ce qui semble être l’ouvrage qui prouve de façon définitive le caractère systématique du plan d’extermination des dissidents politiques, El Holocausto español, publié l’année dernière par le prestigieux hispaniste de la London School of Economics, Paul Preston.

Le célèbre biographe de Franco explique que, dès le début du coup d’État du 18 juillet 1936, les militaires insurgés étaient déterminés à exterminer les militants de gauche et ceux qu’ils considéraient comme des sous-humains. Le plan de Vallejo-Nájera pour l’enlèvement des bébés des prisonnières rouges faisait partie de l’expérience générale pour éradiquer le marxisme, l’ouvriérisme et tous ceux qui défendaient ce type d’idées.

Les victimes de ces vols d’enfants semblent également avoir réuni assez de courage pour réclamer devant les tribunaux que cette affaire soit définitivement éclaircie. Et, même si les victimes politiques du franquisme savent que l’enquête n’aboutira pas, ceux qui ont vu leurs bébés enlevés après la mort du dictateur pour des raisons économiques et religieuses ont obtenu la condamnation d’un médecin et d’une religieuse.

Mais ce qui referme définitivement le cercle du parallèle entre les cas argentin et espagnol, c’est ce terme : « Plan systématique ». Il a été employé par les historiens, de Vinyes à Preston, par le juge Garzón, par la Cour suprême argentine et même par les condamnés.

En Argentine, le lien entre le franquisme et la dictature est très clair. Franco a été un modèle pour Juan Domingo Perón alors qu’il était en exil à Madrid. À son retour en Argentine et après sa victoire aux élections présidentielles de 1973, il était évident pour lui que son modèle d’État était le franquisme. La répression brutale contre la gauche a commencé sous son mandat, sous les ordres de l’obscurantiste José López Rega, chargé d’organiser le terrorisme d’État grâce à l’Alliance anticommuniste argentine, la Triple A.

C’est précisément la méfiance des militaires envers López Rega et Isabel Martínez de Perón, qui a succédé au général à la tête du pays à sa mort en 1975, qui a précipité le coup d’État de 1976. La junte militaire considérait que la paranoïa de López Rega et son appareil para-étatique ne faisaient que retarder les plans de Perón. Plans qui devaient être menés à bien directement par la structure de l’État.

(1) Les enfants perdus du franquisme, Aden Éditions, traduit par Angeles Muñoz


Fèlix Martínez est journaliste et écrivain. Il a collaboré à Cinco Días, Avui, El Mundo, Público, La Vanguardia, La Gaceta. En 2007, il a reçu le prix de journalisme de la Ville de Barcelone pour un travail d’enquête qui a conduit à la localisation et à l’arrestation en Espagne de Rodolfo Almirón, chef de la Triple A, et entraîné son extradition en Argentine, où il est mort en détention. Il collabore aujourd’hui à eldiario.es. Il est également l’auteur de plusieurs livres.

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