Décès du photojournaliste Enrique Meneses

De la guerre de Suez à la révolution cubaine, de l’Afrique à  la marche pour les droits civiques à Washington, de l’Inde à Sarajevo, le journaliste et photographe espagnol Enrique Meneses a parcouru le monde. Travailleur passionné et infatigable, celui que nombre de jeunes journalistes saluent comme un modèle et un maître est décédé le 6 janvier 2013 à l’âge de 83 ans.

« Je suis né dans une rédaction »

Enrique Meneses est né à Madrid en 1929. Son père, également journaliste, crée plusieurs journaux en Espagne. En 1936, la famille émigre en France où le père fonde une agence de presse. C’est donc dès son plus jeune âge qu’il baigne dans la profession. Une passion qui ne le quittera plus. « Je n’ai pas arrêté d’écrire un seul jour depuis que j’ai 15 ans », déclare-t-il dans une interview à El País en 2011. En 1945 la famille rentre en Espagne après un passage par le Portugal.

En 1947, alors qu’il n’a que 17 ans, Enrique Meneses réalise son premier reportage sur la mort du célèbre torero Manolete puis suit des études de journalisme avant d’obtenir son diplôme en 1952. Ce qui ne l’empêchera pas de déclarer bien des années plus tard que la seule université valable « est celle de la rue ». Car Meneses est un homme de terrain, de rencontres, un amoureux de la vie et des autres, pour qui le métier de journaliste se compose à « 70 % de patience, 20 % de professionnalisme et 10 % de chance ».

« De l’encre dans les veines… avec un peu de whisky »

C’est presque par hasard qu’Enrique Meneses se lance dans le photoreportage. Nous sommes dans les années cinquante et il collabore à différents journaux. Mais « les médias hispanophones paient tellement mal » qu’il décide de continuer à exercer son métier en se servant d’un appareil photo, car « la photographie n’a pas besoin de traduction ». Cela lui permet de vendre son travail dans le monde entier, notamment grâce aux agents qui le représentent en Espagne, en France, en Grande Bretagne, aux États-Unis… Mais il n’arrête pas d’écrire pour autant. En plus de son appareil, il a toujours avec lui des carnets dans lesquels il note tout et un magnétophone pour les interviews.

En 1954, il se lance dans un périple de plusieurs mois qui le mène à travers l’Afrique, du Caire au Cap. Puis, en octobre 1956, il est le seul journaliste occidental à couvrir la guerre de Suez du côté égyptien.

L’année suivante, il est encore le premier à couvrir la révolution cubaine. Il passe plusieurs mois dans la Sierra Maestra aux côtés des guérilleros et ses photos, que Paris Match publie dans trois numéros consécutifs, vont faire le tour du monde. Des photos qui auraient bien pu ne jamais voir le jour. Meneses monte un petit laboratoire clandestin pour développer ses films. Puis il coud les négatifs et une cinquantaine de feuillets dans les jupons d’une jeune cubaine, Pilar Ferrer. « Je n’avais laissé de la place qu’au niveau des fesses pour qu’elle puisse s’asseoir dans l’avion. » La publication de ces photos lui vaudra d’être expulsé de l’île mais fera connaître au monde entier la lutte que mènent les barbudos contre le dictateur Batista. « Avant que Meneses ne publie ses reportages, personne au monde ne savait qu’il y avait une révolution à Cuba », écrira Ernesto Che Guevara dans ses mémoires.

En 1962, Il est à Washington pour suivre la marche pour les droitsciviques organisée par Martin Luther King. Il photographie également l’inscription de la première étudiante noire à l’universitéd’Alabama.

Des années soixante aux années quatre-vingt dix, il crée ou dirige des agences de presse (Delta Press, Fotopress, Videopress), des revues (Les éditions espagnoles de Lui et de Playboy, Los aventureros), des émissions de télévision et de radio (« A toda plana », « Los reporteros », « Robinson en África »), pratique la photographie de nu… Enrique Meneses ne s’arrête jamais. C’est un passionné, un touche-à-tout qui se renouvelle sans cesse, un aventurier. En 1993, il se trouve à Sarajevo pendant le siège de la ville. Pour s’y rendre, il a menti à sa famille et prétexté qu’il partait faire un safari au Kenya.

« De la génération Magnum à la génération 2.0 »

« C’était mieux avant », très peu pour lui. Enrique Meneses a toujours su s’adapter aux nouvelles formes de journalisme et aux nouvelles technologies. « L’avenir, ce sont les blogueurs », déclare-t-il dansune interview accordée au magazine Jot Down en 2012. Rien d’étonnant, donc, à ce que nombre de journalistes ayant l’âge d’être ses petits enfants le considèrent comme un maître et lui rendent hommage.

Sur Twitter, Juan Luis Sánchez, cofondateur de eldiario.es, écrit : « Un blog, Twitter, podcast, ses meilleures photos sur Flickr, une télévision sur Internet. 82 ans ».

Dans l’hommage qu’elle lui rend sur son blog, Lola Hierro s’adresse à lui dans ces termes : « À 83 ans, tu étais le plus jeune de mes amis ».

Enrique Meneses n’aimait guère que des confrères des générations suivantes le considèrent comme un « maître ». C’est pourtant ce qu’il restera pour nombre d’entre eux. Un modèle. Non seulement sur le plan professionnel mais aussi d’humanité, d’audace et de simplicité. Il laisse derrière lui plus de 15 000 négatifs, des centaines d’heures de reportages, et plusieurs livres dont ses mémoires, Hasta aquí hemos llegado.

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