Paco Ignacio Taibo II : « J’espère que le gouvernement mexicain va se prendre une claque »

Il est l’un des écrivains latino-américains contemporains les plus lus au monde. Célèbre pour ses romans noirs, le Mexicain Paco Ignacio Taibo II est aussi un militant infatigable. Liberté d’expression, corruption politique, luttes citoyennes : pour The Dissident, il revient sur les soubresauts qui agitent aujourd’hui le Mexique. Rencontre.

Article publié sur The Dissident le 22 mai 2015

Photo : Claire Denis

Photo : Claire Denis

Votre dernier roman avec le personnage Héctor Belascoarán Shayne est sorti il y a quelques années. En préparez-vous un autre ?

J’en ai commencé un, il y a plusieurs années. Mais il se passe quelque chose de bizarre. Quand un livre ne veut pas qu’on l’écrive, on ne l’écrit pas. Je ne me bats pas avec la page blanche, je change de projet. J’ai quatorze livres en cours. Pour moi, écrire n’est pas un acte de souffrance mais un acte de plaisir et de combat. Quand un livre se bloque, pour une raison ou une autre, je le laisse dormir jusqu’à ce qu’il dise : « Moi ! »

Je ne signe jamais de contrats ni n’accepte d’argent d’avance. Je me suis beaucoup battu pour être libre, je ne veux pas échanger cette liberté contre de l’argent. Je gagne plus d’argent que je n’en ai besoin pour vivre depuis longtemps, je conserve donc précieusement la liberté de décider ce que j’écris, quand je l’écris et comment je l’écris.

Avec votre épouse, vous êtes également l’un des créateurs de la « Brigada para Leer en Libertad »…

C’est l’une des expériences de promotion de la lecture les plus intéressantes au monde, de cette ampleur. En cinq ans, nous avons créé à Mexico, surtout dans la périphérie, un réseau de petits salons du livre, de débats, de tables rondes, de rencontres, où nous offrons ou vendons des livres soldés par les maisons d’édition à très bas prix. Nous en avons offert 700 000 et mis cinq ou six millions en vente. Nous en avons également publié un peu plus d’une centaine sur Internet, que l’on peut télécharger gratuitement.

En septembre 2014 a eu lieu l’enlèvement et le massacre des étudiants d’Ayotzinapa. Là aussi, vous êtes très impliqué…

Comment pourrais-je ne pas l’être ? Comment peut-on regarder ailleurs face à un gouvernement qui enlève quarante-trois étudiants et en tue deux ? Mépris de la vie, de l’éducation rurale… Ces deux dernières années, le gouvernement mexicain a jeté de l’huile sur le feu de façon brutale, avec des lois extrêmement impopulaires. Cela pousse à une réaction. J’espère qu’ils vont se prendre une claque aux prochaines élections intermédiaires et qu’une alternative de gauche va se consolider, car le PRD [Parti de la Révolution Démocratique, ndlr] ne l’est plus. Le PRD a été corrompu et il est mort.

J’espère donc voir apparaître avec Morena1 [le Mouvement de régénération nationale, ndlr] une alternative de gauche suffisamment puissante pour générer un grand front populaire pour 2018. Et freiner temporairement l’arrogance et la brutalité du gouvernement mexicain. J’espère… Maintenant, ce que je vais faire en arrivant au Mexique, c’est me joindre à la campagne électorale.

Allez-vous vous présenter ?

Non, jamais !

Vous perdriez votre liberté ?

Pas ma liberté, je perdrais mon temps ! Je serais un très mauvais député et un horrible conseiller municipal. Moi, je suis un très bon agitateur de rue (rires).

Festival Quais du Polar - Photo : Claire Denis

Festival Quais du Polar – Photo : Claire Denis

Comment voyez-vous la réaction populaire face au cas d’Ayotzinapa et à toutes les violations commises par le gouvernement mexicain ?

Elle est présente, et elle est forte, mais elle est éparse. Il y a vingt combats en même temps. Nous n’avons pas réussi à fusionner toutes ces alternatives en une seule. Et c’est là le gros problème : la dispersion de la résistance. Mais elle est là. Depuis l’élection de Peña Nieto jusqu’à aujourd’hui, il ne s’est pas passé un jour au Mexique sans que nous ne descendions dans la rue.

En début d’année, l’organisation de journalistes « Periodistas de a Pie » a reçu le prix IPI Free Media Pioneer Award 2015. Dans son discours, la journaliste Daniela Pastrana a dit qu’au Mexique « les journalistes sont devenus des correspondants de guerre dans leur propre pays ». Comment voyez-vous l’état de la presse et, surtout, la situation des journalistes ?

Depuis la dernière campagne électorale, le Mexique vit une situation très compliquée. Il existe de nombreuses voix indépendantes, et il y a une pression terrible du gouvernement pour acheter et corrompre les grandes entreprises de presse, ainsi qu’une complicité avec les monopoles de la radio et de la télévision. On fait donc face, d’un côté, à des attaques continues des médias officiels contre les mouvements sociaux, les réponses citoyennes, etc., ou à l’ignorance ; et, de l’autre, à une effervescence informative.

Il y a une bataille pour l’information très intense que je n’avais jamais vue au Mexique. Le dernier acte de cette bataille est le licenciement de Carmen Aristegui et de son équipe. En une journée, 40 000 signatures ont été réunies pour demander sa réintégration. Cela indique la vitalité de la relation de nombreux Mexicains avec l’information, mais également l’état de guerre permanent dans lequel on vit : la pression, le contrôle… D’autre part, les assassinats de journalistes dans certaines régions du pays ont fait des ravages. Plus de vingt journalistes ont été assassinés dans l’État de Veracruz. Quel pays !

C’est une situation terrible…

La situation au Mexique est terrible, oui, et en même temps elle est étrange. Il y a des zones de calme, des zones de conflit, des zones sous le contrôle des narcos vraiment terribles, des situations de pression dans des secteurs très violents, rien dans d’autres… Un Mexicain peut vivre de trente façons différentes dans une même journée. Être très touché par ce qu’il se passe, même personnellement, dans la mesure où une des lois néolibérales lui tombe sur la tête comme un coup de hache. Ou vivre dans le calme paisible des classes moyennes, dans certaines villes où la guerre contre le trafic de drogue est de basse intensité. Ou vivre dans un état d’inquiétude en lisant la presse. Ou vivre dans la logique de la mobilisation. Ou vivre dans le rythme lent du mouvement paysan, qui est là aussi. C’est-à-dire qu’il faut être prudent, ne pas magnifier l’image du Mexique. En général, dans mes livres, il faut considérer que la réalité est complexe et que toute tentative de la simplifier nous trouble la vue.

Vous avez créé et dirigé pendant plusieurs années le prestigieux festival « Semana Negra » à Gijón, en Espagne…

J’ai quitté la direction de la Semana Negra il y a trois ans. Ángel de la Calle, qui en était le sous-directeur, a pris ma relève. C’était trop de travail pour moi, cela m’obligeait à passer trois mois par an en Espagne. J’ai décidé d’arrêter au moment des dernières élections au Mexique. Je me suis dit : « Non, il faut être ici et vivre ça. J’arrête là ». C’était également l’époque où je me suis investi plus profondément dans « la Brigada para Leer en Libertad », quand l’appel était très important. J’ai fait cent conférences en un an au Mexique : dans les rues, sur les piquets de grève, sur les places…

J’ai la chance que mes livres me donnent plus que ce dont j’ai besoin pour vivre depuis des années. Je ne suis donc pas esclave économiquement parlant, et je peux organiser mon temps comme je veux. Je vis la vie que j’ai choisi de vivre, personne ne l’a choisie pour moi. C’est curieux.

On pourrait conclure de tout cela que le métier d’écrivain est un métier difficile au Mexique mais, dans mon cas, cela ne l’est pas. Je fais ce métier depuis de nombreuses années, j’ai publié beaucoup de livres, j’ai une relation superbe avec les lecteurs mexicains, mes livres sont publiés dans de nombreux pays… Je vis donc une situation privilégiée avec une marge de liberté énorme et une grande capacité d’action que me donne cette liberté. Je me demande parfois si je ne devrais pas en avoir honte.

Bien entendu, il n’était pas possible de conclure cette interview de Paco Ignacio Taibo II sans mentionner le Coca-Cola, qu’il consomme dans des doses que peu de corps humains au monde pourraient supporter. Alors qu’il scrutait la canette qu’il venait de boire et se demandait si elle avait été embouteillée à Lyon ou à Issy-les-Moulineaux, une anecdote lui vint à l’esprit :

J’ai travaillé pour le Syndicat démocratique de Coca-Cola à Tlalnepantla dans les années 70. Un jour, la police montée a essayé de briser une grève en chargeant. Les camarades secouaient les bouteilles de Coca-Cola et leur les jetaient dessus. Une bouteille secouée qui éclate par terre, c’est terrible. La police montée était paniquée. Le verre blessait les chevaux aux pattes et ils devenaient fous. Et moi, j’entrerai dans l’histoire pour avoir crié :« Non ! On les boit d’abord et ensuite on les jette ! »

Photo : Claire Denis

Photo : Claire Denis

PACO IGNACIO TAIBO II EN BREF

Né à Gijón, dans les Asturies au sein d’une famille très politisée (socialiste du côté paternel et anarchiste du côté maternel), Paco Ignacio Taibo II émigre au Mexique avec ses parents à l’âge de neuf ans. Il se revendique comme faisant partie de la première génération de la gauche mexicaine qui ne s’est pas formée dans les cercles d’étude marxistes « ennuyeux » mais à travers la littérature : Le Comte de Monte-Cristo pour le droit à la vengeance, et Les trois mousquetaires pour le sens de l’honneur (« et de l’humour », précise-t-il).

Il est également le créateur du mythique détective privé Héctor Belascoarán Shayne, personnage de dix de ses romans (dont Des morts qui dérangent, écrit à quatre mains avec le sous-commandant Marcos). Auteur de romans noirs, d’essais et de deux biographies monumentales (d’Ernesto Che Guevara et de Pancho Villa), spécialiste du mouvement ouvrier mexicain, ancien président de l’Association internationale des écrivains de romans policiers, fondateur du festival Semana Negra, il est aussi un militant actif. Après avoir tourné la série « Los Nuestros » pour la chaîne vénézuélienne teleSUR1, il réalise actuellement un documentaire sur le Che. En mars 2015, il était par ailleurs invité au festival Quais du Polar.

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