Tina Modotti se chante aussi

Catherine Vincent est un duo composé de Catherine Estrade et Vincent Commaret. Ils ont publié en 2013 leur huitième album, Tina, un hommage à l’actrice, modèle, photographe et militante Tina Modotti. Il comporte onze chansons en français, espagnol, italien et anglais. Onze compositions, à l’exception de Plenipotenciary, un poème de Tina Modotti elle-même, et de Tina Modotti ha muerto, du poète chilien Pablo Neruda. Ce disque est le résultat d’années de passion et de travail. Catherine Estrade nous a parlé de ce travail aussi unique que fascinant.

¿Comment s’est faite la « rencontre » avec Tina Modotti?

J’avais lu sa correspondance et une biographie longtemps avant. Puis on m’a offert un livre de Ricardo Toffoletti, un photographe de la région d’Udine, comme elle, qui a créé le Comitato Tina Modotti. Il est mort il y a quelques années. C’était quelqu’un de très généreux dans ses connaissances, il nous a donné des pistes, des contacts. Il y a dans ce livre le poème de Tina Modotti, Plenipotenciary, qu’elle a écrit aux États-Unis, quand elle était très jeune. La première partie est assez politique et la deuxième plus légère, ce qui traduit un peu les aspects de sa personnalité. Et nous l’avons mis en musique, ça devait être en 2003. L’idée de lui consacrer un album est venue petit à petit.

Tina, de Catherine Vincent

Tina, de Catherine Vincent

L’idée de ce disque était donc assez vieille.

Oui, l’album s’est construit au fil des années. Une fois que nous avons eu tout le matériel, nous l’avons enregistré très rapidement à Marseille avec l’ingénieur du son avec qui nous travaillons depuis longtemps, Elory Humez. Dans les concerts, nous aimons lire des extraits du journal d’Edward Weston[1] au Mexique ou de sa correspondance avec Tina. Pour nous, il est resté un interlocuteur privilégié, même après leur séparation, et elle a continué à lui écrire avec la même sincérité.

En plus de l’Italie, vous êtes également allés au Mexique.

Nous ne pouvions pas finir ce disque sans connaître ce pays qui nous semblait être un tournant très important dans sa vie. C’est vraiment là qu’elle s’est révélée comme femme, comme artiste. Ses rencontres avec les muralistes, avec des artistes engagés, ont été décisives pour guider son travail artistique et sa vie politique. Nous avons essayé de retrouver les lieux où elle avait vécu. Nous y sommes parfois arrivés, parfois, non. Nous avons trouvé la maison où elle avait vécu avec Edward Weston et qui appartient aujourd’hui à un galeriste. Nous n’avons pas voulu le déranger et lui demander l’autorisation de la visiter, mais nous avons pu aller sur la terrasse où Weston a pris les célèbres photos de Tina. Nous avons fait quelques enregistrements in situ. Nous ne les avons pas conservés mais ils font partie du projet. La rencontre la plus émouvante a eu lieu à Mexico. Quand nous vivions à Damas, nous avions un très bon ami mexicain. Nous nous sommes revus à Mexico et ses amis nous demandaient toujours ce que nous faisions là. Et il s’est passé une chose incroyable : la grand-mère d’un de ses amis avait vécu avec Tina Modotti ! Son père avait été un député communiste et elle était orpheline. À cette époque, Tina Modotti vivait avec le peintre Xavier Guerrero et Diego Rivera, qui avait le projet de monter un orphelinat pour les enfants de communistes, lui avait demandé d’accueillir la petite fille. Et nous avons pu discuter avec elle[2].

¿Y a-t-il eu d’autres rencontres qui vous ont aidés dans ce projet ?

Pendant nos recherches sur Tina Modotti, nous avons rencontré des gens qui faisaient des bandes-dessinées ou des pièces de théâtre sur elle. Nous avons échangé des tuyaux, des connaissances. Nous avons par exemple pu rencontrer Paolo Cossi, une jeune Italien qui a fait sa première BD sur elle. Il y a aussi la magnifique BD d’Ángel de la Calle avec qui nous avons beaucoup échangé, même si nous ne nous sommes jamais rencontrés et que nous avons seulement parlé par e-mail. Mais il a pris le temps de nous répondre. Je suis convaincue que si je l’avais contacté pour autre chose, il ne m’aurait pas répondu. Ce sont des gens très occupés par de nombreux projets. J’ai l’impression qu’il y a une sorte de relation intime qui s’établit chez les gens qui s’intéressent à Tina.

Cine-concierto

Ciné-concert

Sur cet album vous chantez en quatre langues : français, espagnol, italien et anglais.

Il y a une chose qui nous fascinait beaucoup avec Tina, c’est qu’elle est née en Italie, dans une région qui n’était pas encore italianophone, elle a vécu en Autriche, aux États-Unis, au Mexique, en Espagne, en URSS. Nous avons toujours aimé chanter dans différentes langues. Ce voyage à travers les langues correspondait aussi à son parcours. Elle a été une éternelle exilée. Quand elle a quitté l’Italie, elle ne savait pas qu’elle ne rentrerait jamais dans son pays. Quand elle a voulu revenir des années plus tard, ses amis lui ont dit que c’était trop dangereux car elle était identifiée comme militante antifasciste. C’est quelque chose qui nous a aussi beaucoup émus. Je pense que l’autre drame de sa vie c’est d’être morte avant de voir la fin de tous ces fascismes. Elle a été une femme blessée, maltraitée par la vie. L’assassinat sous ses yeux de Julio Antonio Mella, son compagnon, a dû être traumatisante : toute sa vie étalée dans les journaux, son expulsion du Mexique… Puis il y a eu la Guerre civile espagnole. Ensuite elle a voulu retourner aux États-Unis, car toute sa famille vivait là, mais elle n’a pas pu car elle était identifiée comme communiste et elle a dû repartir au Mexique. Tout cela a dû être extrêmement dur.

Vous avez un spectacle, un ciné-concert, basé sur un film américain dans lequel elle a joué.

En faisant des recherches sur Tina Modotti, nous avons trouvé dans une librairie italienne le seul film dont il reste une trace dans lequel elle a joué durant sa courte carrière d’actrice, The tiger’s coat. Et nous avons voulu faire quelque chose avec ça parce que c’était fascinant de voir notre « héroïne » se mouvoir. Nous avions tout sur elle, ses écrits, ses réflexions, ses photos, nous pouvions la voir se déplacer, photographiée. La seule chose que nous n’avons pas trouvée, c’est sa voix. Alors, de façon un peu prétentieuse, c’est un peu comme si nous avions voulu lui donner une voix à travers notre musique. La Cinémathèque Tanger a organisé un cycle cinéma et musique et nous a demandé de leur faire des propositions. Nous leur avons proposé un ciné-concert autour de ce film. Comme il est muet, il y a des cartons indispensables pour comprendre l’intrigue et nous avons décidé de les chanter. Nous avons essayé d’utiliser au maximum les chansons ou les mélodies de notre album. Ce spectacle a beaucoup de succès, il rend le film très vivant et très moderne en même temps. Il comporte beaucoup de signes annonciateurs de sa vie future : elle y joue le rôle d’une mexicaine alors qu’elle n’est encore jamais allée dans ce pays qui va complètement changer sa vie, il y a une dénonciation du racisme social et ethnique.

Quelle est la différence entre ce ciné-concert et le spectacle “Tina”?

Dans le ciné-concert, nous devons nous adapter au film : durée, action, changements de plans, etc. Dans le concert « normal », nous chantons les chansons de l’album et récitons en musique des extraits du journal de Weston ou de sa correspondance avec elle. Nous présentons un peu nos chansons parce qu’en Italie ou au Mexique les gens savent qui est Tina Modotti, alors qu’en France, à part dans le monde de la photographie, les gens ne la connaissent pas. C’est une façon de la présenter, mais nous ne voulons pas non plus en faire un concert didactique. C’est plutôt une invitation à mieux la connaître, à découvrir son travail.

[1] Edward Weston, photographe américain, a vécu plusieurs années au Mexique. Tina Modotti a été sa compagne et a appris la photographie a ses côtés.

[2] Le lendemain de cet entretien, Catherine Estrade a reçu un message l’informant que Francisca Moreno venait de mourir.

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