Gora Alka-ETA : le théâtre de l’absurde du gouvernement espagnol

Vendredi 5 février, deux marionnettistes ont été arrêtés par la police en pleine représentation, présentés à un juge pour apologie du terrorisme et immédiatement placés en détention préventive. Ces faits auraient pu se dérouler à Téhéran, Pékin ou Riyad. Pourtant, c’est à Madrid que tout cela s’est passé.

Publié sur The Dissident le 18 février 2016

Ce jour-là, les artistes de la compagnie Títeres desde Abajo (Marionnettes d’en bas) donnaient une représentation de leur spectacle La sorcière et don Cristóbal dans le cadre du carnaval de Madrid. Celui-ci reprend le personnage populaire de don Cristóbal pour l’adapter au contexte actuel dans une pièce au contenu éminemment politique, assumé et revendiqué par ces artistes libertaires. La sorcière incarne ici la liberté et la résistance face à quatre formes de pouvoir et d’oppression : la propriété privée, la religion, l’État (représenté par un policier) et la justice (représentée par un juge). Avant de démarrer le spectacle, Alfonso Lázaro de la Torre et Raúl García Pérez ont informé le public qu’il contenait des scènes de violence. Certaines personnes présentes, avec des enfants, ont cependant décidé de rester.

Après avoir été violée par son propriétaire, la sorcière le tue. Lorsqu’une nonne vient pour lui enlever l’enfant né de ce viol, elle la tue à son tour. Un policier, décidé à accuser la sorcière de différents crimes et délits, la frappe jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Alors qu’elle est inconsciente, il place entre ses mains une pancarte portant l’inscription « Gora Alka-ETA », un jeu de mots et de sonorités entre « Gora ETA » (Vive l’ETA) et Al-Qaïda. C’en est trop pour certains parents qui appellent la police municipale. Le spectacle est alors interrompu et les deux marionnettistes conduits au commissariat. Présentés à un juge d’instruction, ils sont accusés d’apologie du terrorisme et placés en détention préventive dès le lendemain. Afin de justifier cette incarcération, le juge Ismael Moreno Chamarro s’appuie sur trois points de l’article 503 du Code pénal : il existerait un risque de fuite, de destruction de preuves et de récidive. Le premier acte d’un théâtre de l’absurde.

Titiriteros

Une criminalisation constante de toute forme de protestation : « Tout est l’ETA »

Dans un pays où l’ETA a assassiné plus de 800 personnes, blessé des milliers d’autres et contraint des centaines à l’exil ou à vivre sous protection policière, le sujet est extrêmement sensible. Mais, comme nous l’indique Patricia Horrillo, journaliste indépendante, « le terrorisme et l’ETA ont toujours été des cartes utilisées avec succès pour peser sur l’opinion publique ». Ainsi, le gouvernement dirigé par José María Aznar avait d’emblée attribué à l’ETA les attentats commis par Al-Qaïda le 11 mars 2014 à Madrid, lesquels avaient fait 191 morts et près de 2 000 blessés. Un mensonge qui avait conduit à la victoire des socialistes aux élections générales quelques jours plus tard.

La droite et les médias conservateurs appliquent depuis des années une stratégie qui consiste à discréditer toute forme de protestation ou, plus généralement, tout ce qui vient de la gauche, même du Parti socialiste, en le reliant à l’ETA : le mouvement du 15M, la Plateforme des Victimes de l’Hypothèque (PAH), Zapatero, Podemos ou même les défenseurs de l’avortement.

Pour de nombreuses personnes, l’arrestation des deux marionnettistes est politique : « Ils ne peuvent plus mobiliser l’armée ou sortir les tanks dans la rue, mais ils peuvent légiférer contre les citoyens (la « loi bâillon ») et certains médias transforment n’importe quelle situation en attaque de la gauche contre la démocratie », déclare Patricia Horrillo. Des médias qui n’ont pas hésité à recourir au mensonge ou à des raccourcis douteux en affirmant par exemple que la pancarte portait la mention « Gora ETA ».

Les procédures pénales pour apologie du terrorisme ont explosé ces dernières années. En 2014 on en a compté 33, dont 27 ont été classées sans suite. Joaquin Bosch Grau, magistrat et porte-parole de l’association Juges pour la Démocratie, rappelle qu’il y en avait dix fois moins à l’époque la plus dure de l’ETA. Concernant le spectacle des marionnettistes, il estime qu’il s’agit d’une œuvre de fiction et que la satire ne peut en aucun cas être considérée comme une justification du terrorisme. Sur l’incarcération des artistes, sa position est claire :« La prison est faite pour nous protéger de délinquants dangereux, pas pour punir des marionnettistes quand ils critiquent les institutions avec des guignols ».

Le journaliste Gorka Landaburu, qui se définit lui-même comme « Basque, Français et Espagnol » et comme ayant subi « deux dictatures : Franco et l’ETA », s’est exprimé pour dénoncer cette incarcération, ce qui lui a valu une pluie de reproches.

En tant que victime du terrorisme, je trouve absurde cette histoire avec les marionnettistes, et encore plus leur incarcération.

Gorka Landaburu est pourtant une victime directe du terrorisme. En 2001, il reçoit un colis piégé de l’ETA à son domicile, et perd un œil et plusieurs phalanges, entre autres blessures.

Atteintes répétées à la liberté d’expression

Peut-on poursuivre des auteurs pour une œuvre de fiction ? C’est la principale question que pose la mise en examen des deux marionnettistes. Voilà deux siècles que Guignol, toujours accompagné de son fidèle ami Gnafron, ivrogne invétéré, frappe le gendarme à coups de gourdin. Imaginerait-on, en France, une compagnie poursuivie pour incitation à la violence sur personne dépositaire de la force publique ? Ou pour incitation à l’alcoolisme ?

Pour Antonio Maestre, journaliste à La Marea, il s’agit d’une «atteinte sans précédents à la liberté d’expression. Poursuivre la fiction est propre des dictatures. La liberté d’expression est limitée en Espagne, ajoute-t-il. Si tu dépasses les limites de ce que l’opinion publique de droite considère comme tolérable, tu cours le risque de finir en prison ou d’être mis en examen. » En janvier 2015, l’humoriste et présentateur Facu Díaz comparaissait devant l’Audience nationale pour un sketch dans lequel il apparaissait cagoulé, comme dans les communiqués de l’ETA, avec le logo du Parti populaire derrière lui. L’association Dignité et Justice avait porté plainte contre lui pour « humiliation des victimes du terrorisme ». Le tribunal avait classé l’affaire sans suite, estimant que, si le sketch pouvait effectivement blesser certaines personnes, il n’y avait aucune volonté d’humilier les victimes.

« En Espagne il y a une grande différence entre la liberté d’expression tolérée pour certains secteurs de gauche et celle dont bénéficie la droite », explique Maestre, très actif sur Twitter. Pour démontrer cela, et le fait que les propos d’un personnage ne reflètent pas nécessairement la pensée d’un auteur, il se livre à une expérience le 8 février en publiant ce tweet :

L’idéal révolutionnaire doit être la destruction de la richesse. Égorger tous les riches n’est pas suffisant.

Les réactions violentes et les insultes pleuvent aussitôt : Antonio Maestre est un provocateur, un assassin en puissance, un défenseur de l’ETA, un complice d’assassinats politiques… Quelques heures plus tard, il publie un autre tweet avec une photo du livre dont est tirée cette citation. Il s’agit de Lumières de bohème, une pièce de théâtre de Ramón María del Valle-Inclán publiée en 1923. « C’est un moyen de montrer que, parfois, ce n’est pas le message qui importe mais son émetteur et le moment où il est émis. » À titre d’exemple, il cite le journaliste Federico Jiménez Losantos qui a déclaré le mois dernier à la radio que s’il croisait certains dirigeants de Podemos et qu’il avait un fusil sur lui, il tirerait.« Si un twittos anarchiste avait dit qu’il tirerait sur Esperanza Aguirre, il se serait immédiatement retrouvé devant un juge », poursuit Maestre. Mais, s’agissant d’un journaliste célèbre et de Podemos, les propos ont déjà été oubliés.

La réaction de la mairie de Madrid : à la hauteur ?

Depuis que Manuela Carmena a été élue maire de Madrid avec Ahora Madrid, une formation composée de militants de la société civile, de collectifs ou de Podemos, elle est la cible continuelle d’attaques visant à démontrer leur incapacité à gouverner.

Face au scandale, la mairie limoge sur-le-champ le responsable de la programmation qui a classé le spectacle dans la catégorie « tous publics » et décide de porter plainte contre Títeres de Abajo pour non-respect du contrat. Pourtant, sur le blog de la compagnie, le spectacle est classé dans la catégorie « Théâtre populaire » et non dans « Théâtre pour enfants ». De plus, il a déjà été joué à Grenade, sans faire l’objet du moindre scandale. Enfin, on retrouve sur leur affiche deux ouvrages qui ne laissent aucun doute sur sa nature politique : Contre la démocratie, des Groupes anarchistes coordonnées, et SCUM Manifesto, ouvrage anarcho-féministe de Valerie Solanas publié dans les années 60.

« Je pense que la réaction de la mairie est due à la peur de la droite et des médias, poursuit Patricia Horrillo. Se plier à la droite n’est pas une stratégie intelligente car ils vont continuer à faire cela chaque fois qu’ils en auront l’occasion. »

Mais la mairie est également attaquée à gauche, et l’annonce de cette plainte suscite une vague de solidarité avec les deux artistes, alors en garde-à-vue. Beaucoup vont utiliser l’humour et la satire pour les soutenir, notamment sur les réseaux sociaux. Le compte Ficción sin Fianza (Fiction sans caution), par exemple, demande aux internautes de dénoncer, à travers le même hashtag, tous les personnages de fiction coupables de crimes et délits. Les trois petits cochons se retrouvent ainsi accusés de construction illégale, Homer Simpson de 27 saisons de violence domestique, Alf de « maltraitance animale ou cannibalisme (nous ne sommes pas vraiment sûrs) », ou encore Obélix de destruction de biens archéologiques appartenant au patrimoine mondial.

Les secteurs conservateurs exigent quant à eux la démission de Celia Mayer, conseillère municipale déléguée à la culture et aux sports. Face à la mobilisation en faveur des marionnettistes, qui ont entre-temps été incarcérés sans possibilité de libération sous caution, celle-ci fait marche arrière et demande à la mairie de retirer sa plainte. Pour Patricia Horrillo, Manuela Carmena n’a pas été à la hauteur : « Elle a mis trois jours avant de faire une déclaration publique et, au lieu de condamner la manipulation et d’exiger la libération des deux marionnettistes, elle s’est contentée de demander pardon aux parents et de qualifier le spectacle de ‘détestable’ ».

Un juge indépendant ?

Avant d’être juge, Ismael Moreno Chamarro a été policier de 1974 à 1983, soit entre la fin du franquisme et la Transition. Des sources judiciaires (magistrats et avocats) citées par Público font de lui un portrait pour le moins à charge : clairement conservateur, Moreno « génère la méfiance pour la légèreté avec laquelle il envoie les gens en détention préventive », il suit toujours la version du Parquet. Un avocat affirme même que certains policiers attendent qu’il soit de garde pour lui présenter certains gardés à vue.

En tant que juge, Moreno Chamarro a par exemple classé sans suite l’affaire des vols clandestins de la CIA afin de transférer des prisonniers à Guantánamo ou d’autres bases. En 2015, des membres du groupe d’extrême droite Falange y Tradición sont jugés pour avoir saccagé des monuments à la mémoire des victimes du franquisme et pour des menaces de mort. Cette fois, il ne suit pas le procureur, qui avait qualifié les faits de terrorisme, permettant ainsi aux mis en cause d’être punis à des peines plus légères et d’échapper à la prison.

En 1988, la Cour suprême annule la condamnation à 12 ans de prison prononcée quatre ans plus tôt contre Luis Miguel López de Heras pour tentative d’assassinat. Le témoin qui est censé l’avoir reconnu lors d’un « tapissage » a déclaré lors du procès que l’accusé lui avait été présenté seul et qu’il n’avait pas pu l’identifier. Les deux inspecteurs présents lui avaient pourtant demandé de signer le procès-verbal attestant qu’il le reconnaissait. L’un d’eux était Ismael Moreno Chamarro. Un fait tristement ironique lorsqu’on sait que la scène qui a conduit les deux marionnettistes en prison visait justement à mettre en cause les montages policiers. « Qu’un ancien inspecteur comme Ismael Moreno juge aujourd’hui deux artistes pour avoir exprimé leurs opinions devrait faire la une de tous les médias internationaux », estime Antonio Maestre.

Dernier acte

Le mercredi 10 février, les deux marionnettistes sont libérés. Dans un arrêt aussi surréaliste que celui qui les a conduits en prison, le juge estime cette fois que leur maintien en détention provisoire n’est plus nécessaire pour trois raisons : il n’y a pas de risque de fuite, ni de destruction de preuves, ni de récidive. Les trois raisons qui avaient précisément justifié leur détention cinq jours plus tôt ! Ils restent cependant poursuivis pour apologie du terrorisme et encourent jusqu’à trois ans de prison.

Dans le même temps, on pouvait voir au carnaval de Santoña (Cantabrie) des enfants défiler bras levé et chantant Cara al sol, l’hymne de la Phalange, sans que cela n’émeuve beaucoup des parents présents.

Santoña, carnaval ou autre chose ? Apoloquoi ?

Pièces jointes : Mandat de dépôt du 6 février 2016 et Ordre de libération provisoire du 10 février 2016

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